P comme Prothèse et Orthopédie

Publié le par Dominique

Livret d'appareillage d'Alphonse
Livret d'appareillage d'Alphonse

Comme déjà mentionné précédemment, Alphonse fut blessé à Etival, Vosges, Lorraine, le 23 août 1914, à la fesse droite par un éclat d’obus et non évacué. Le cheval a été tué, le cavalier désarçonné, la jambe coincée sous le corps de l’animal, occasionnant une entorse tibio-tarsienne suivie d’une ostéite, qui nécessitera ultérieurement l’amputation. Non évacué, certes, mais inapte à reprendre le combat de suite avec une blessure causée par un éclat d'obus et une grosse entorse, je suppose. Qu’est-il advenu de lui pendant les jours qui suivirent cet événement ? Où et quand fut-il amputé ? Questions sans réponse encore.

Je dispose de son livret d'appareillage, pour blessé de guerre, qui lui avait été remis par le Ministère de l'Armée, Sous Secrétariat d'Etat du Service de Santé. Ce livret reprend sur une des pages du livret son matricule, nom, prénom, grade, régiment, sa profession antérieure et actuelle, sa date et son lieu de naissance, ses citations et décorations, la date et le lieu de sa blessure, la date et le lieu de réforme...
Ces renseignements m'ont été utiles, car ils m'ont permis de corroborer des informations déjà connues, de me procurer une copie de son registre de matricule militaire aux Archives Départementales d’Épinal, Vosges, Lorraine, de croiser des dates, d'écrire aux Archives Hospitalières de l'Armée pour tenter d'avoir une réponse sur le "où ? et quand fut-il amputé ?". Réponse toujours en attente. Mais ce fut certainement au plus tard le 2 mai 1919. Car sur ce fameux livret, il lui est délivré, à cette date, une jambe M.I.6 ?
Pas de dossier au SHAT (Service Historique de l'Armée de Terre) à Vincennes, puisqu'il n'était pas officier.

Mon oncle paternel me rapporta que son père, notre Alphonse, lui raconta, alors qu'il était hospitalisé (sans donner de lieu et de date), alité, amputé, ses compagnons de chambre s'étaient procurés une jambe il ne sait où, et la lui avait lancée, hilares, en lui demandant de la "ranger" une bonne fois pour toutes... Je suppose que tous avaient besoin de "décompenser", rire leur permettait peut-être d'adoucir les épreuves qu'ils devaient affronter. Mais je n'ose croire qu'Alphonse appréciât la plaisanterie ?

Grâce à ce livret, j'appris également qu'il "résida" à Gray (Garnison ? Hôpital ?) en 1919, Châlons, Châteauroux. Et qu'en 1924, il avait une jambe de bois et qu'en 1954 il avait été appareillé avec une jambe tibiale en duralumin avec pied. Duralumin ?

J' ai cherché à me documenter un peu plus sur l'appareillage des personnes amputées en 1914. Pour toute personne intéressée par ce sujet, je me permets de recommander la lecture d'une étude : "L’appareillage des personnes amputées de 1914 à nos jours, P. Fodé, D. Azoulay, Centre d’Etudes et de Recherche sur l’Appareillage des Handicapés, Institution Nationale des Invalides." Elle est succincte, une vingtaine de pages, claire, bien illustrée ; elle m'a aidé à comprendre ce qu'avaient pu supporter et vivre Alphonse et ses contemporains lorsqu'ils ont été appareillés à différentes reprises, au gré de l'évolution des progrès réalisés dans ce domaine.

  • "La première guerre mondiale est un conflit long et sanglant. Les pouvoirs publics français rapidement confrontés à la prise en charge de plus de trois millions de blessés, tous handicaps confondus."
  • "Dès le début de la guerre 1914-1918, les maisons de prothèse et d'orthopédie sont submergées par l'affluence massive des mutilés à appareiller."
  • "Les appareillages évoluent pour répondre aux besoins fonctionnels des victimes de guerre : de nombreux travaux de recherche se consacrent à l’évolution des pieds, genoux ou mains prothétiques.. ."
  • "Plusieurs médecins (Broca et Bourrillon) prônent des appareillages simples « des appareils robustes, rustiques à l'abri des pannes répétées et s'il s'en produit, permettant aux menuisiers, bourreliers, forgerons de village d'y porter rapidement remède."
  • "Pendant la 1ère guerre mondiale et jusqu'en 1929 les matériaux utilisés dans la fabrication des prothèses sont essentiellement : le cuir à mouler ou le bois pour les emboîtures, l’acier ou le hêtre pour les armatures. Les bois les plus recommandés sont : le saule et le tilleul pour les prothèses pour amputation de cuisse ou de jambe, le frêne pour les quillons, le peuplier pour les pilons dits « torpilles » et les pilons rigides pour amputations de jambe à moignon très court nécessitant un appui sur le genou fléchi, le hêtre pour les montants bois des pilons cuirs rigides ou articulés."
  • "En 1927, le duralumin est utilisé par les Anglais pour la première fois. C’est un alliage d’aluminium, de zinc et de cuivre, résistant et léger, utilisé pour la fabrication d’emboitures fémorales et de bas de jambe des prothèses tibiales".

En France, le bilan humain de la Première Guerre mondiale est terrible : 1 397 000 morts et 3 595 000 blessés dont 1 100 000 invalides permanents, 56 000 amputés et 65 000 mutilés.
Sans parler des conséquences psychologiques à long terme et les répercussions sur le plan personnel, familial qu'entraînèrent ces blessures, mutilations, amputations.

La fiancée d'Alphonse le quitta lorsqu'il fut amputé. Il rencontra par la suite Denise, ma grand-mère donc, et l'épousa ; elle l'aimait malgré sa jambe "artificielle"... Ce fut un couple soudé.

Publié dans Challenge AZ 2015

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Guillaume 18/06/2015 13:22

Je ne connaissais pas le livret d'appareillage ! Merci du partage.